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Wifredo Lam : « Ma peinture est un geste de décolonisation » PARIS...Le Centre Pompidou consacre pour la première fois une rétrospective à l’artiste cubain

jeudi 18 août 2016, par LE TEMPS.CH

Wifredo Lam : « Ma peinture est un geste de décolonisation »

Supplément culture LE TEMPS.CH 21 novembre 2015

Le Centre Pompidou consacre pour la première fois une rétrospective à l’artiste cubain et à ses images hallucinantes qui introduisent la magie des rituels animistes dans le rationalisme de l’art moderne
Plus de trente ans après sa mort, Wifredo Lam (1902-1980) sort enfin du purgatoire que lui ont imposé les grands musées internationaux. Le Centre Pompidou lui consacre une rétrospective qui ira ensuite au Museum of Modern Art (MoMA) de New York et à la Tate Modern de Londres, 400 œuvres dont quelques-unes de ses plus grandes peintures, et parmi elles la plus célèbre, La Jungle (1943), dont l’histoire révèle le statut de cet artiste cubain dans l’histoire de l’art écrite par les institutions occidentales.
Au début de la Deuxième Guerre mondiale, Wifredo Lam séjourne à Marseille avec André Breton et d’autres surréalistes qui ont quitté la zone occupée par l’armée allemande et dont il partage les expériences poétiques. En février 1941, il prend le même bateau vers les USA que Breton, Lévi-Strauss, Anna Seghers et Victor Serge mais se trouve bloqué en Martinique. Il y rencontre Aimé Césaire qui aura sur lui une influence libératrice et le salue dans sa revue Tropiques comme « l’étonnant peintre nègre cubain chez qui on retrouve en même temps le meilleur enseignement de Picasso, les traditions asiatiques et africaines curieusement mêlées ». Lam s’installe à New York en février 1942. Il travaille d’arrache-pied, en une année plus de cent tableaux. Il expose. A la fin de l’année, il commence La Jungle qu’il termine en 1943. Il la présente en 1944 à la Galerie Pierre Matisse qui la vend au MoMA l’année suivante.

« La Jungle » dans le couloir

Pendant de longues années, La Jungle reste accrochée dans un couloir à l’écart du parcours principal. Dans un article repris par le catalogue de l’exposition et intitulé « Veuillez patienter près du vestiaire », John Yau explique que « [la] présentation soigneusement orchestrée de la collection du Museum of Modern Art répond au modèle du manuel scolaire » et que la « succession ordonnée des salles souligne la conviction selon laquelle l’histoire de l’art moderne peut se réduire à un récit vérifiable ». Dans ce récit, les hiérarchies sont aussi rigides qu’incontestables puisqu’elles coïncident avec l’accrochage, c’est-à-dire avec ce que le visiteur peut constater de ses propres yeux.
Or, dit John Yau en 1988, La Jungle de Wifredo Lam est accrochée dans le couloir qui mène au vestiaire du musée. Pareille situation en dit long. L’œuvre de l’artiste a été autorisée à pénétrer dans le hall du musée, mais, tel un coursier, on lui a demandé d’attendre avec son paquet dans un passage discret près de la porte. En empêchant Lam et son œuvre de monter à l’étage afin de converser avec Cézanne, Picasso, Matisse, Jackson Pollock, Morris Louis et Kenneth Noland (dont les œuvres bénéficient d’un accrochage soigné sur les murs des salles principales), le musée relègue l’artiste et son œuvre à un rang subalterne. »Les choses ont changé depuis.
Mais l’artiste et son œuvre restent encore en grande partie insaisissables dans le contexte de mouvements artistiques canonisés par eux-mêmes tout au long du XXe siècle. Wifredo Lam est-il un artiste engagé, lui qui a été s’installer en Espagne pour y compléter sa formation de peintre avant de prendre le parti des républicains loyalistes contre la sédition franquiste ? Est-il un surréaliste puisqu’il a été proche d’André Breton qui l’a annexé à son mouvement comme il le faisait de tous les peintres qu’il appréciait ? Est-il un épigone de Picasso qui l’a accueilli en 1938 dans son atelier parisien de la rue des Grands Augustins et lui a montré sa collection d’art africain et océanien avant de demander à Michel Leiris de lui « apprendre l’art nègre » ? Son art était-il déjà porté par la culture afro-américaine et par les symboles de la santeria avec laquelle il avait été en contact à Cuba grâce à une parente qui en pratiquait les rituels, ou l’est-il devenu après sa rencontre avec Picasso puis avec Aimé Césaire ?Wifredo Lam est né à Cuba en 1902. Son père était un émigré chinois lettré de Canton. Sa mère avait une ascendance africaine par sa propre mère et hispanique par son père. Il a vécu son enfance sous la double influence de la religion catholique et des cultes afro-américains. Michel Leiris dit dans un entretien publié en 1988 : « Le livre que j’ai écrit à propos de Lam […] met beaucoup l’accent sur le métissage de ses parents […] et sur l’influence bien réelle (mais comme s’il était le produit des seuls caractères dont il a hérité) de son environnement d’origine et, surtout, de sa marraine qui était une « sorcière » professionnelle. […] J’ai parlé de lui surtout en termes ethnographiques ; je n’ai pas parlé de lui comme je l’aurais fait d’un autre artiste. Pour quelqu’un d’autre je ne me serais pas du tout soucié de savoir s’il était d’origine bretonne, basque ou autre. »

Objets énergétiques

L’exposition du Centre Pompidou évite heureusement de passer l’œuvre de Wifredo Lam au filtre du métissage. Elle suit le parcours d’une existence si bousculée par l’histoire que son contenu et sa signification se trouvent sans cesse enrichis par l’expérience. D’abord la période espagnole, faite d’apprentissages et de découvertes, notamment au Prado, de drames personnels (la perte d’une épouse et d’un enfant), et d’action politique auprès des républicains. Ensuite le court passage en France, à Paris, où Lam découvre pour la première fois la statuaire africaine chez Picasso et au Musée de l’Homme, puis à Marseille dans l’entre-deux d’un nouvel exil. C’est à New York à partir de 1942 et à Cuba, où il découvre une société corrompue, raciste et misérable, que Lam construit son répertoire iconographique fait de figures animales, végétales ou humaines et d’objets tous « chargés » d’énergie et de sens, en quelque sorte animés comme dans le panthéon afro-américain.Il revient s’installer à Paris en 1952 tout en voyageant beaucoup en Europe et en Amérique latine. Et dès 1962, se fixe entre Paris et l’Italie, à Albissola, un centre de céramique où il travaille la terre cuite.

Femme-cheval

Si le métissage de Wifredo Lam est le fait des circonstances, il n’est ni folklorique ni subit. Il est le résultat d’une décision qui pourrait être qualifiée de politique si ce mot n’était aujourd’hui l’objet d’un rétrécissement. Wifredo Lam a entretenu des relations si étroites avec les artistes en Europe et à New York qu’il est devenu l’un d’entre eux. Or, lorsqu’il découvre l’art dit « primitif » auprès de Breton, Picasso ou Leiris, lorsqu’il découvre le Musée de l’Homme et les cultures lointaines au cours de ses voyages, il ne découvre pas l’autre mais lui-même. Il n’est pas un Espagnol comme Picasso ou un Français comme Breton fasciné par des fétiches. Il n’en voit pas la richesse comme un ailleurs esthétique. Il ne s’en sert pas en tant qu’objets admirables, certes, mais extérieurs. Il les revit. Il reprend la conversation avec sa propre existence.Ainsi l’image de la femme-cheval et d’autres figures humanoïdes porteuses ou portées qui rappellent la transe médiumnique des rituels afro-américains et le fait qu’un esprit vient occuper le corps d’un individu comme un cavalier monte sur le cheval. Cette image n’a rien de narratif. Elle n’est pas un choc de signe, ni une créature imaginaire. C’est un tout, le cheval et le cavalier. Quand Wifredo Lam peint ces figures, il ne reproduit pas la démarche des artistes européens de la révolution moderne. Il la retourne. Il revient à lui. Il s’en ressaisit parce que ces figures étaient en lui avant même que ces artistes les voient, s’en emparent, et en fassent des marchepieds de leur propre révolution esthétique.

Artiste insoumis

Dans un entretien publié à La Havane en 1980, Wifredo Lam déclare : « L’Afrique a été dépossédée non seulement d’un grand nombre de ses peuples, mais aussi de sa conscience historique. J’étais agacé de voir qu’à Paris, des idoles et des masques africains se vendaient comme de la bijouterie. Dans La Jungle et dans d’autres œuvres, j’ai essayé de redonner une place aux objets culturels noirs en fonction de leur paysage et par rapport à leur monde. Ma peinture est un geste de décolonisation, non dans un sens physique mais mental. » Quelques années auparavant, il disait aussi : « Non, ma peinture ne serait pas l’équivalent d’une musique pseudo-cubaine pour dancings, jamais. Pas de cha-cha-cha. […] Ainsi, je serais comme un cheval de Troie d’où sortiraient des figures hallucinantes, capables de surprendre, de troubler les rêves des exploiteurs. »
A l’heure des répertoires artistiques standardisés à l’échelle mondiale, de l’art africain ou chinois produit en série pour les biennales et les collectionneurs occidentaux amateurs d’exotisme, l’exposition du Centre Pompidou montre que la vigueur insoumise de l’œuvre de Wifredo Lam est intacte. Il ne s’est pas mis en marge. Il n’a joué ni les exclus ni les intrus. Il a mis le masque de l’artiste occidental pour se retourner contre lui. ■

Wifredo Lam. Centre Georges Pompidou, Paris 4e. Rens. : www.centrepompidou.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 à 21 h (jeudi de 11 à 23 h). Jusqu’au 15 février.
Profil
1902 Naissance le 8 décembre à Sagua La Grande, d’une mère cubaine et d’un père émigré chinois
1940 Il séjourne à Paris où il est accueilli par Picasso qui lui présente George Braque, André Breton et le marchand d’art Henry Kahnweiler
1944 Le Museum of Modern Art de New York expose « La Jungle ». Malgré le scandale déclenché par la toile, le MoMA l’achète en 1945
1960 Il s’installe en Italie, à Albissola, où il retrouve Asger Jorn, Enrico Baj et Luciano Fontana. Il va y rester 20 ans
1982 Wilfredo Lam meurt à Paris le 11 septembre. Rapatrié à La Havane le 8 décembre, il a droit à des funérailles nationales

http://www.letemps.ch/culture/2015/11/20/wifredo-lam-sorti-purgatoire

publié le 22 novembre 2015

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