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INTERVIEW CÔTÉ SCÈNE « L’impossible devient possible au théâtre » (Omar Porras)

mercredi 16 janvier 2019, par LAURENCE DE COULON/Coopération

INTERVIEW
CÔTÉ SCÈNE
« L’impossible devient possible au théâtre »

Connu pour ses mises en scène basées sur le jeu physique des comédiens, les masques et la musique, Omar Porras joue son propre rôle dans « Ma Colombine », dès le 18 janvier à Genève. Rencontre de l’acteur, metteur en scène et directeur de théâtre.

- TEXTE /LAURENCE DE COULON

Source : https://www.cooperation.ch/rubriques/les-gens/interviews/2019/-l-impossible-devient-possible-au-theatre--182521/

PHOTO ILLUSTRATION : DARRIN VANSELOW

14 JANVIER 2019

Omar Porras à Kléber-Méleau, le théâtre dont il est le directeur depuis cinq ans.
Omar Porras arrive avec une heure et demie de retard à l’interview. C’est que ce soir, au Théâtre Kléber-Méleau qu’il dirige depuis 2014, il y a une soirée spéciale pour le public, un bal littéraire. Et pendant toute la semaine, il a travaillé sur Ma Colombine, une pièce écrite par Fabrice Melquiot, directeur du théâtre Am Stram Gram à Genève, et inspirée par sa propre histoire.

Ni une jeunesse passée à se former à Paris avec acharnement, ni la création en 1990 du Teatro Malandro à Genève, ni son succès public et critique au niveau européen, n’aura suffi à adoucir la sensibilité exacerbée de l’artiste. L’homme de théâtre, né à Bogota en 1963, refuse de poser là où on le voudrait pour les photographies. « Je ne suis jamais assis là, ce ne serait pas naturel. Avec une photo, il est question de l’image de soi. On prend quelque chose de vous. On ne devrait pas banaliser ça. »

C’est la fin d’une semaine de répétitions. Très fatigué ?

Oui, je viens de sortir d’une répétition. Ça demande beaucoup de concentration, de donner beaucoup de soi, pour être au rendez-vous avec l’instant, avec une matière insensible. C’est un moment magnifique.

Dans Ma Colombine, vous jouez votre propre rôle.

Je ne dirais pas ça comme ça. Au théâtre, on ne peut pas jouer son propre rôle. Je prends des éléments de mon histoire qui ont été poétisés par Fabrice Melquiot. A partir de cette matière, il a construit un personnage qui n’est pas moi, mais plutôt quelque chose qui a été chez moi une fois.
Le théâtre a toujours été ma maison, ouverte aux nuages et aux anges

Cela a-t-il un rapport avec la mémoire ?

Oui, les souvenirs, on les transforme, on les héroïse. Fabrice Melquiot m’a donné toute une forêt fabuleuse dans laquelle je me reconnais, des éléments de mon enfance, de mon adolescence. Je prends l’eau et les feuilles de cette forêt, ses ressources, et je les mets sur un plateau.

Cette pièce est accessible aux enfants dès 8 ans. Est-ce que cela change quelque chose par rapport à votre travail habituel ?

J’essaie de le faire avec une délicatesse encore plus aiguë, parce qu’il s’agit de se confronter au jeune public, à l’imaginaire virtuose de l’enfant.

Comment est née cette collaboration avec Fabrice Melquiot ?

Je voulais faire un solo depuis très longtemps. Je pense que cette histoire est presque née à mon arrivée en Europe. J’étais un jeune apprenti comédien du maître Jacques Lecoq. Je travaillais comme un fou pour payer une partie de ses cours. Je ne pouvais pas me permettre de suivre toute l’école. Un jour, il m’a demandé pourquoi je faisais tous ces efforts.

Qu’avez-vous répondu ?

J’étais sans papiers à Paris, et je savais que je devrais peut-être quitter l’Europe du jour au lendemain, même si je n’en avais pas peur.
C’est sans doute prétentieux, mais je voulais pouvoir raconter cette expérience à tous les jeunes comme moi qui auraient voulu partir mais n’avaient pas pu le faire. Je voulais pouvoir porter ce message d’espoir de l’autre côté de l’océan.

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans le théâtre ?

De semer cette petite graine de la curiosité, de la volonté et de la discipline. De la discipline parce que ce mot vient de disciple, celui qui apprend.

Omar Porras lors de notre interview : « Chaque journée est une nouvelle vie et se construit pas à pas. »

Tout le monde ne va pas voir des pièces. Comment convaincre quelqu’un ?

Quand j’étais jeune, j’ai eu un jour une sensation, une étincelle qui ne s’est pas éteinte. Une vision. J’ai senti, et en même temps je savais, que le théâtre était le seul endroit où l’impossible devenait possible. Au théâtre, l’ordinaire devient extraordinaire. Contrairement au cinéma et à la télévision, les comédiens sont là en chair et en os. On peut voir ce qu’ils sont capables de faire avec leurs corps, de faire naître un nouveau mot avec un clin d’œil.

Qu’est-ce que le théâtre pour vous ?

Comme le disait un poète, dans un théâtre, il y a tous les théâtres du monde. Un théâtre est peuplé de forêts enchantées, d’aigles majestueux, d’éléphants invisibles, d’esprits bienfaisants.

Qu’est-ce qui se passerait s’il n’y avait plus de théâtre ?

Tant qu’il y aura des hommes, il y aura le théâtre. Lorsqu’on voit un feu, comme lorsqu’on voit un clown ou un enfant jouer, ce sont là les preuves les plus pures de ce qu’est le théâtre : l’imaginaire.

A quoi ressemble une journée d’Omar Porras ?

Il n’y en a aucune qui ressemble à une autre. Chacune est une nouvelle vie, parce qu’on se réveille avec de l’espoir, ou une illusion, ou une fatigue, et elle se construit pas à pas. Regardez notre rencontre. Vous avez eu le courage d’attendre. Et moi, mon énergie me disait de ne pas être là, de ne pas poser, de ne pas prendre de photos dans un cadre qui ne m’est pas naturel, et tout ça s’est quand même fait !

Est-ce que vous diriez que le théâtre Kléber-Méleau est votre deuxième maison ?

Quand je suis entré ici, j’ai encore eu cette pensée : que c’est beau d’arriver à la maison. Le théâtre a toujours été ma maison, ma maison sans murs ni toit, ouverte aux nuages et aux anges. C’est dans le texte de Ma Colombine : « Le théâtre, c’est mon microscope, mon télescope. »

Qu’est-ce que vous attendez pour cette nouvelle année ?

Ce que j’attends, c’est que nous soyons tous capables de prendre conscience du merveilleux de la nature, source de vie. Nous sommes des créatures privilégiées et avons décidé de voir la richesse de notre planète et de tirer profit de ses entrailles. Ça ne va pas.

Quel serait votre souhait ?

Que nous soyons capables de vénérer Pachamama, mère de tous, comme l’appelaient mes ancêtres. Si je pouvais faire un vœu, ce serait que nous puissions tous faire au moins un geste en conscience envers la Pachamama qui nous donne le pain, l’eau, l’air, la vie.

Vous parlez de la Pachamama. Qu’y a-t-il de colombien en vous ?

Quand je suis arrivé en Europe à 20 ans, c’était une nouvelle naissance, j’ai appris que je n’étais pas Colombien, heureusement : que j’étais universel, à la fois Oriental, Africain, Asiatique.

Est-ce que vous mangez colombien avec vos amis ?

Je mange de tout avec mes amis. Disons que je n’ai pas le manque de mon pays.

Qui êtes-vous, en une phrase ?

Je suis un être humain comme tous les autres qui essaie de ne pas perdre la conscience de la chance que j’ai d’être là maintenant avec vous, dans un théâtre, conscient de cet endroit où je me trouve en tant qu’artiste, en tant qu’homme, à partager les valeurs et les interrogations de la vie, à partager avec les autres, les différences et les joies.

« Ma Colombine » en création

Omar Porras sera sur scène avec « Ma Colombine », un texte inédit de Fabrice Melquiot, au Théâtre Am Stram Gram de Genève du 18 au 27 janvier - réservations au 022 735 79 24 - puis au Théâtre Kléber-¬Méleau du 5 au 17 mars - réservations au 021 625 84 29 ou via Internet.


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